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Lenia Major, auteur jeunesse
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jeudi 26 mars 2015

Rencontre...

J'ai partagé cette anecdote sur un groupe lié à l'édition jeunesse et il a touché beaucoup de ceux qui l'ont lue, alors je vous la raconte ici aussi.

C'est un de mes meilleurs souvenirs de rencontres, avant un salon du livre. 

Petit atelier d'écriture d'une matinée dans une classe de CM2. 
Une élève au fond de la classe, surpoids, joues rouges, fagotée dans le pull sûrement tricoté par maman ou pire, par mamie, pantalon en velours. Vous voyez le tableau : pas le genre de fille populaire qui se lisse les cheveux le matin plutôt que de prendre le petit déjeuner. La campagne profonde (dit la fille qui vient d'un lieu-dit paumé du Pays D'auge).

L'exercice consistait en l'ajout d'une page dans "Le clown et la ballerine". Imaginer une péripétie dans le cirque et la rédiger en rimes.
Après quelques minutes, elle propose un mot en chuchotant. Il est bien, ce mot, il colle. Ah, une phrase, un peu plus haut. Et de plus en plus d'idées. 
Elle a les joues rendues cramoisies par l'excitation. Je la fais venir au tableau comme secrétaire, parce qu'on voit qu'elle se donne à fond et que ça n'est pas son habitude. Et que tout ce qu'elle dit est pertinent aussi, je ne suis pas complètement folle. 

Je surprends une grimace de l'instit. Aie, elle ne doit pas être très bonne en orthographe, pourquoi j'ai choisi la dyslexique de la bande qui va lui mettre la honte ? On ricane un peu dans les rangs.  Pas le genre à passer son temps dans les bouquins, la petite grosse, elle va se ridiculiser, on va bien se marrer.

Effectivement, au tableau, l'orthographe n'est pas au top, mais la mouflette est transfigurée, heureuse, volontaire. Moi, je ne demande rien de plus ! L'orthographe, je m'en fous, ce que je veux, c'est de la spontanéité et de l'envie.
L'atelier se termine, on a bien travaillé, tout le monde est content.

Le lendemain, qui vois-je traverser la tente du salon ? Ma petite demoiselle. Elle s'arrête devant ma table, traînant ses parents derrière elle. Fringués comme elle, joues rouges comme elle. On dirait des paysans du fin fond de ma Normandie natale, années 1980.
Si j'étais auteur, j'en rajouterais et je vous décrirais le père tordant son béret entre ses mains noueuses.

Les parents m'abreuvent de remerciements d'avoir fait participer leur fille, m'inondent sous un déluge de compliments, achètent la moitié de mes livres. Je suis aussi rouge qu'eux. Je n'ai pas fait grand-chose. J'ai profité de l'imagination de leur fille pour enrichir l'atelier, ça ne mérite pas tant. Ils l'encadrent, le sourire jusqu'aux oreilles. On dirait que c'est la première fois qu'elle est à l'honneur, la minette. 
Elle est boostée, veut tout lire, radieuse. Ses yeux brillent. Et là, je n'exagère pas. Vous savez ce que c'est quand vous êtes FIER et que vos yeux le disent ?

Alors la petite demoiselle, lira, lira pas ? Basculera dans la lecture ou pas ?  Cette rencontre aura-t-elle changé quelque chose dans sa vie ? Dans le regard que les autres ont sur elle ?


J'ai régulièrement assisté à cet éveil d'élèves peu scolaires, mais cet enfant m'a particulièrement touchée. 
Se souvient-elle de cette matinée, je ne sais pas mais, moi, je ne l'oublierai pas.

1 commentaire:

Régine JOSEPHINE a dit…

J'aime ce genre d'histoires. Ce sont de celles-là dont je me rappelle au milieu des rencontres. Peu importe le nombre de livres dédicacés, ou bien les interventions enchainées les unes après les autres, ce sont ces bijoux de rencontres qu'on enfile comme un collier précieux et qu'on garde en mémoire très longtemps.

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